de Amaury da Cunha

en savoir plus

La République De La Photo
La censure exposée

La censure exposée

C’est une affaire qui oppose la photographie et la loi, la liberté de voir et l’interdiction de montrer. Un projet artistique empêtré dans un imbroglio juridique, dont le photographe Christian Lutz s’est tiré en exposant l’objet censuré lui-même, au Musée de l’Elysée de Lausanne.
A l’origine, son projet n’avait pourtant rencontré aucune difficulté majeure. Depuis 2007, il s’est lancé méthodiquement dans un travail sur les représentations du pouvoir. Il a photographié et publié librement ses séries, celle consacrée au monde politique en 2007 Protokoll celle traitant du pouvoir économique en 2010, Tropical gift qui décrit le commerce du gaz et du pétrole à travers une communauté d’expatriés au Nigeria. « C’est la dimension théâtrale du monde qui m’intéresse. Car il n’y a pas de pouvoir sans mise en scène. Ce sont ses codes de fonctionnement que je cherche à décrypter par l’image« , explique-t-il.
En 2011, pour achever ce qu’il a conçu comme une trilogie, il décide de s’intéresser au pouvoir religieux. C’est la communauté évangélique suisse basée à Zurich qu’il désire photographier, pour le faste de ses mises en scène et la puissance de son marketing. L’International Christian Fellowship (ICF) est une Eglise fondée sur le modèle des megachurche  (églises géantes) américaines.

 

Pour entrer dans ce monde à part, Christian Lutz n’use d’aucun subterfuge. «J’attends toujours d’avoir une porte d’entrée officielle, souligne-t-il. Puis je vais voir ce qui se passe derrière les apparences, sans jamais perdre de vue la question de la déontologie. Je photographie comme un sociologue, avec une haute éthique professionnelle.»
Il rencontre alors le pasteur Léo Bigger (à la tête de ce mouvement évangélique) et lui présente son projet, mais aussi les deux livres issus des précédentes séries. Dix jours après, il obtient l’autorisation de photographier, mais ne fait signer aucun contrat. En Suisse, de toute façon, même une autorisation écrite peut être à tout moment révocable, explique un avocat de Lausanne. Accrédité, il assiste librement aux événements organisés par l’Eglise : speed dating, anniversaire rassemblant 5000 personnes, atelier de  libération des dépendances, concerts de rock… Il offre même des tirages aux personnes qu’il a photographiées.
Cette série achevée, il présente son nouveau livre, In Jesus’Nam (Ed. Lars Müller), à l’occasion du Salon Paris photo, en octobre 2012. L’ouvrage comprend une soixantaine d’images, non légendées afin de donner au spectateur une grande liberté d’interprétation.
Mais dix jours après la parution du livre, le photographe reçoit du tribunal de Zurich une mesure provisionnelle qui exige son interdiction immédiate. La raison de cette décision brutale ? 21 membres de la communauté contestent les photos sur lesquelles ils apparaissent – et 19 d’entre eux portent plainte pour atteinte au droit à l’image.
Pour Christian Lutz, c’est un choc.«Je me suis senti amputé de mon histoire», lance-t-il. L’Eglise évangélique, de son côté, explique s’être sentie trahie par le regard du photographe: « Nous avions averti Lutz de rester sensible. Mais il n’a pas abordé ses choix avec nous, et le résultat final ne correspond pas à ce que nous avions souhaité» déclare Daniel Linder, porte-parole de l’ICF.

Comment démêler le vrai du faux ? «La difficulté en matière de droit à l’image, c’est que rien n’est écrit, explique l’avocate Joëlle Verbrugge, pratiquant le droit de la photographie. Le code civil (si l’on parle du droit français) contient une petite phrase consacrant le droit pour chacun de voir respecter sa vie privée… A partir de là, la jurisprudence tricote et détricote sans cesse une théorie du droit à l’image dans laquelle il est parfois difficile de se retrouver.»
Christian Lutz décide cependant de ne pas plier. En juin, le Musée de L’Elysée, à Lausanne, organise une exposition consacrée à sa trilogie. Contournant habilement la loi, le photographe prend la décision de montrer les clichés interdits à côté de ceux qui sont autorisés: il expose 13 photographies «suspectes», accompagnées d’un bandeau noir qui cache le visage des plaignants et sur lequel on peut lire le contenu de leur requête, autrement dit leur grief vis-à-vis de l’artiste. Des phrases souvent interprétatives, voire loufoques, qui pointent la dimension équivoque des photographies. «L’image prête hautement à confusion», lit-on sur l’un des bandeaux. Ou encore:«Il pourrait émaner de l’image une impression de sexe», pour une photo qui représente une femme en collant, micro à la main, face à un homme.
Le pouvoir fantasmatique de l’image est mis en évidence.Pour l’historien de la photographie Michel Poivert, ces phrases «déterminent le regard du spectateur: sans interdit, il n’aurait peut-être pas perçu la dimension critique. L’ambiguïté de la censure est qu’elle renforce en condamnant. ».
Peut-on, par ailleurs, accorder une valeur juridique à de telles supputations ? «Il n’est pas sûr qu’à terme, statuant au fond, un juge suivra une telle argumentation, analyse Joëlle Verbrugge. Ce que doit faire un magistrat, c’est mettre en balance le principe de la vie privée avec celui soit du droit à l’information, soit du droit à l’expression artistique du photographe.»
Quoi qu’il en soit, pour Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée, le geste artistique de Lutz a réussi à dépasser l’impasse juridique: «L’interdiction avait déplacé le travail sur le champ de la loi, l’intervention plastique de Christian Lutz est une manière efficace de se réapproprier le terrain artistique. Il a réussi à réinventer ces images interdites.»

 Article paru initialement paru dans le supplément « culture et idées » du journal LE MONDE.

Cette entrée a été publiée dans Expositions, Instantanés, Livres, Non classé.

2

commentaires

2 Réponses pour La censure exposée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Autres articles